18 avril 2019

Adama Ndiaye : « Les assureurs répondent à un réel problème de politique publique »

L’augmentation du capital minimum des sociétés d’assurances, dont l’échéance est fixée au 31 mai, va chambouler le secteur dans quatorze pays d’Afrique subsaharienne.

Pour le Sénégalais Adama Ndiaye, qui préside la Fédération des sociétés d’assurances de droit national africaines (Fanaf) depuis 2014, la réforme des assurances est nécessaire pour répondre aux challenges de cette industrie. Rencontre.

Jeune Afrique : L’augmentation de capital social des assureurs dans les pays de la Conférence interafricaine des marchés d’assurance (Cima) provoque des remous. Les comprenez-vous ?

Adama Ndiaye : Nous sommes dans un secteur où la solvabilité et la crédibilité d’une compagnie d’assurance sont reliées à ses fonds propres. Un assureur qui conserve dans son portefeuille un risque individuel supérieur à 5 % de ses fonds propres – sans recourir à des réassureurs – se met en danger. Est-ce qu’il faut rester à un capital social d’un milliard de F CFA (1,52 million d’euros) et ne pouvoir conserver que 50 millions de F CFA, quelle que soit la taille du risque couvert ? Ou alors accroître le capital minimum pour que plus d’argent reste sur le marché local ?

Quid des craintes sur la rentabilité des fonds propres ?

Il faut signaler que l’assurance reste un secteur rentable, avec une croissance moyenne de 11 % ces dix dernières années et une marge opérationnelle brute supérieure à 25 %, selon les résultats affichés par la plupart des opérateurs. Il y a donc de la marge pour les acteurs et les investisseurs. De plus, les assureurs doivent investir davantage pour répondre aux challenges actuels. De sorte que plus ils auront de fonds propres, mieux ce sera.

Quels sont ces challenges ?

Le premier, c’est la taille critique. Nos sociétés sont trop petites pour assumer pleinement leur rôle. Au Maroc, il y a trente ans, les sociétés avaient la même taille que celles de la zone Cima. Après des réformes extrêmement importantes, aujourd’hui, la plus petite des sociétés d’assurance marocaines dépasse 75 milliards de F CFA de primes. Le leader marocain [Wafa assurances] a un chiffre d’affaires supérieur à celui de l’ensemble du marché ivoirien, le plus important de la zone Cima. Sans taille critique, il n’y a pas d’investissements dans la recherche et développement (R&D) ou une satisfaction de la clientèle qui permettent de dire qu’on joue réellement son rôle d’assureur.

Le second challenge concerne le respect des règles de compliance et de gouvernance. Sans ressources importantes, les assureurs ne peuvent pas disposer des équipes ni de l’organisation sophistiquée qui permettent de sécuriser et de mettre en confiance leurs différents partenaires. À ce niveau donc, la gouvernance devient une problématique majeure pour le financement et le fonctionnement des assureurs.

Le troisième concerne la diversification et l’élargissement du panel de services. Aujourd’hui, nos sociétés se font concurrence sur les produits standards, sur ce que j’appelle la cerise (assurance automobile, incendie et maladie) et le gâteau lui-même est négligé. Et encore, dans la configuration actuelle, ce n’est qu’une partie du gâteau : essentiellement l’économie formelle. Or ce gâteau est extensible, si nous faisons les efforts qu’il faut pour l’inclusion financière et en utilisant toutes les ressources liées au digital. Je dis à mes confrères : « Allons vers les agriculteurs, les jeunes, les petits commerçants ; élargissons le panel de services, devenons plus présentables et plus vendables ».

Ces opportunités vont-elles au-delà de la couverture des risques individuels ?

Sur les incendies de marchés, les effondrements d’immeubles, les inondations – qui deviennent endémiques – et la retraite des seniors, l’assurance peut apporter des solutions pérennes. Beaucoup d’assureurs pensent qu’ils ne peuvent pas s’engager par exemple sur la couverture des marchés urbains, parce que les risques sont trop importants. Mais les assureurs peuvent proposer une offre en indiquant aux assurés les aménagements nécessaires pour être couverts par une assurance. À partir de ce moment, il est possible de réunir tout le monde – protection civile, municipalités, organes de gestion des marchés… – pour avoir des marchés modernes et qui puissent être assurables. C’est aussi le travail de l’assureur.

Je suis persuadé que sur cent immeubles qui s’effondrent, seuls deux ou trois sont assurés. Car avant de couvrir un bâtiment, on s’assure en amont que la construction respecte les normes. Du coup, si les assureurs décident d’aller vers ce type de risques, ils pèsent forcément sur les normes de construction des immeubles dans nos pays et c’est toute une chaîne de valeur qui se crée.

Enfin, quand les assureurs s’engagent la couverture des risques d’inondation, il y a une cartographie des zones qui est réalisée, avec l’identification des parties présentant le plus fort risque de sinistre. Cette cartographie aide à améliorer l’aménagement urbain.

Qu’est-ce qui empêche aujourd’hui le développement de ces offres ?

Notre petite taille ne nous permet pas encore d’aller sur ces marchés. La R&D et les partenariats qui permettraient d’y aller, nous ne les mettons pas en oeuvre. Si ce travail est fait, c’est l’ensemble du secteur de l’assurance qui grossit. Et cela apporte une réponse à un réel problème de politique publique.

Si vous rendez l’assurance obligatoire sur ces marchés, c’est tout un écosystème et toute une chaîne de valeur qui sont mises en oeuvre. Aujourd’hui la taille des exploitations et le pauvre panel de services font que nous n’avons pas d’impact réel sur les politiques publiques.

Plusieurs assureurs se plaignent également des difficultés d’accès aux solutions de paiement mobile…

Cet accès existe dans la zone Cima. Mais là encore, cela dépend de la taille et des partenariats menés. C’est le cas de Activa au Cameroun, qui propose des produits d’assurance en partenariat avec Orange. Sunu a un partenariat avec l’opérateur Bima, qui a créé un cabinet de courtage au Sénégal, et distribue des produits en partenariat avec Tigo, dans l’assurance-vie. Allianz et Axa font profiter leurs filiales d’expériences et de partenariats déployées ailleurs. Saham a un département digital dirigé par un « Chief Transformation Officer ». NSIA développe la bancassurance et beaucoup d’assureurs locaux ont lancé des initiatives telles que [le fournisseur sénégalais de services en ligne] Assurance facile.

Ces partenariats ne sont généralement accessibles qu’aux grands groupes, qui ont réalisé les investissements nécessaires. Sunu a créé et déployé son outillage technologique qui permet aux informations venues de l’opérateur d’être traitées par sa plateforme et injectés dans son système. Si vous êtes trop petits, quelqu’un d’autre déploie la plateforme et vous facture son coût… Une solution à explorer est le regroupement d’assureurs de plus petite taille pour la création d’une plateforme unique, commune.

Une autre difficulté est d’ordre réglementaire, à mesure que l’on va vers des produits d’assurances plus sophistiqués.

C’est-à-dire ?

Celui qui « touche » l’assuré, c’est l’opérateur télécoms, qui peut avoir tendance à vendre davantage ses propres services que les offres d’assurance. Il s’y ajoute la non maîtrise de la clientèle, en cas de rupture de la relation entre opérateur et assureur. Un cas d’école est celui d’Ecolife au Zimbabwe. Ce produit d’assurance a été commercialisé en six mois à près de trois millions de clients. Mais après la rupture de la convention entre la compagnie d’assureur et l’opérateur, les assurés ont été les grands perdants. Un sondage a montré que plus de 75 % d’entre eux n’étaient plus près à faire confiance à… l’assureur. Pour toutes ces raisons, le régulateur est frileux.

Enfin, il y a la non maîtrise des coûts. Les frais d’acquisition de clients et de gestion – qui reviennent aux opérateurs – peuvent parfois dépasser 50 % du montant de la prime souscrite….

Plusieurs de vos confrères se plaignent d’une pression fiscale accrue, récemment…

La fiscalité est du domaine régalien. Mais, taxer certains produits « dommages » à 30 %, comme c’est le cas au Mali, ou certains produits d’épargne à 20 %, comme au Cameroun, ne favorise pas le développement de l’assurance.

Les États peuvent perdre de vue qu’en éliminant ces taxes, les gens s’assurent davantage et que l’argent collecté sert à financer des projets d’investissements publics. Il faut savoir sacrifier le revenu immédiat pour des revenus futurs plus importants.

Source: Jeune Afrique

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